6,5 millions de connexion mobile, voilà le score actuel d’Haïti en ce qui concerne l’usage du data mobile dans la région caribéenne, révèle le rapport « Global Mobile Trends », publié en 2017. Ce même rapport indique par ailleurs que 33% desdites connexions, c’est-à-dire 2. 145,000, sont des smartphones. En dépit de l’absence des statistiques officielles actualisées, le nombre des usagers augmente considérablement ainsi que les griefs quant à la qualité du service fourni par les opérateurs.

Mutchiana* habite le centre-ville de Port-au-Prince. Elle a 19 ans. Sa passion : suivre régulièrement les dernières publications sur  Instagram et visionner sur Netflix les derniers films et séries avec sa Galaxie 7 Age. Celle qui utilise aussi la plateforme en ligne WhatsApp passe le plus clair de son temps accrochée à son smartphone. « Je suis obligé de recourir au wifi chaque fois que le signal tombe. C’est devenu une règle. Or, les compagnies ajustent constamment à la hausse les prix des plans d’abonnement. Elles sont impitoyables quand il s’agit de toucher l’argent après la date d’expiration », a déploré la jeune femme.

Celle qui entre à l’Université Quisqueya cette année raconte sa stupéfaction dès qu’elle active un plan sur son portable. « Ça m’arrive souvent d’effectuer un plan et de passer toute la journée sans un once de signal. Il suffit de l’activer tout simplement pour le voir disparaître de la nature», a-t-elle tempêté ajoutant que cette extorsion de la part des fournisseurs mérite d’être sévèrement sanctionnée par l’État.

Noëlle Barbarah Félida est, pour sa part, étudiante en quatrième année en administration publique à l’Institut d’administration, de gestion et des hautes études internationales (INAGHEI) de l’Université d’État d’Haïti (UEH). Elle vit à Canapé-Vert tout près du siège social de la compagnie de téléphonie mobile Digicel dont elle est une cliente. « J’évolue dans le free lancing. J’utilise régulièrement les applications comme LinkedIn  entre autres pour effectuer des recherches relatives à mes études.  Dès que je me lève, je consulte mon e-mail, vérifie mes appels et messages WhatsApp et me dirige vers les dernières offres sur le free lance en ligne », confie celle qui dit consacrer plus de quinze heures par jour sur internet avec son IPhone dans le cadre de ses activités professionnelles et académiques.

La jeune femme de 24 ans constate que le data offert à Port-au-Prince est de meilleure qualité que celle présente dans les villes de province. « J’ai passé deux semaines à Saint-Marc sans être capable d’envoyer un message WhatsApp. On m’a alors appris que la marque du portable y était pour quelque chose, notamment dans les régions reculées du pays », s’est étonnée l’étudiante.

Elle observe que les fournisseurs ne ratent jamais une occasion de pénaliser les clients. « Pour ne pas perdre mon data, je relance l’activation régulièrement à minuit cinq pour conserver la balance. À mon réveil, je ne vois que le plan que j’avais activé durant la nuit. Et cela se produit tout le temps », a-t-elle confié.

Le data mobile, calvaire des entrepreneurs et de l’État  

Pierre*, spécialiste en communication, travaille dans une agence de publicité dans la région métropolitaine. Il y exerce la fonction de directeur créatif (creative director) qui consiste à concevoir, exécuter et à faire le suivi des projets de communication et de marketing. « Le data est une ressource importante dans mon travail. L’entreprise dans laquelle je travaille doit mobiliser des applications techniques permettant de répondre aux besoins des clients et d’autres partenaires en temps réel », a fait savoir le professionnel de l’audiovisuel.

Celui qui a sous sa responsabilité un webmaster, un graphiste et un script writer dans cette entreprise se plaint de la volatilité de l’internet offert par les fournisseurs. « Le problème de l’internet en Haïti est celui de la prédictibilité. En plus des nuages qui pouvaient altérer la circulation des ondes, les opérateurs de la place se servent des mêmes dispositifs technologiques pour un service dont le prix varie d’un fournisseur à un autre. Le pire, c’est que l’absence de transparence qui prévaut dans la livraison des produits entrave les prévisions et les investissements », a constaté le directeur créatif, qui croit que les compagnies doivent soumettre aux clients une cartographie de la couverture  de l’internet sur le territoire national.

« Le consommateur a besoin de contenus, et ceci, en temps réel. Les retards, les rendez-vous manqués avec le client conduisent à l’érosion de la confiance de celui-ci. Les entreprises technologiques haïtiennes, hormis les fournisseurs, sont victimes de syndrome de Sisyphe. Elles consentent constamment les mêmes efforts, avec les mêmes embûches, en espérant que demain sera meilleur », s’est désolé le communicant.

Pierre* pense que l’État doit contraindre les fournisseurs à la transparence, à l’amélioration des infrastructures numériques. « Nous devons être au courant des endroits couverts et non couverts par la compagnie. La Covid-19 nous apprend que l’internet devient par-dessus tout un outil de justice sociale notamment en ce qui concerne les cours en ligne dispensés dans certaines écoles du pays. C’est pourquoi le Conseil national des télécommunications (CONATEL) ne doit pas s’astreindre à la gestion des affaires administratives, c’est-à-dire qui paie ou ne paie pas, mais inciter les entreprises à l’innovation, à la recherche de nouveaux paliers », propose-t-il.

Un ancien responsable étatique, sous le couvert de l’anonymat, souligne que l’internet doit être vu dans son double aspect social et commercial. « Il faut implanter le service universel dans le secteur du numérique en Haïti. Pour y parvenir, l’État doit mettre en place des instruments de régulation qui soient au-dessus des uns et des autres. On doit éviter les heurts incessants entre les pouvoirs publics et les fournisseurs, car les confrontations perpétuelles créent des déconvenues que les protagonistes arrivent rarement à résoudre en raison des conflits d’intérêt enchâssés les uns dans les autres », a-t-il proposé.   

 Ledit responsable dit reconnaître néanmoins que le contexte a changé notamment depuis l’apparition de la téléphonie mobile en Haïti. « Les problèmes comme les sites sans énergie, les coupures incessantes des câbles rendent difficile une application stricte des mesures étatiques. Il faut accompagner les entrepreneurs sans leur laisser le champ libre » a-t-il conseillé.

N.B. L’astérisque (*) placé à côté des noms des personnes interrogées est utilisé à des fins de confidentialité.

Jenny Williamson Casimir

Source: https://lenouvelliste.com/article/232790/le-data-mobile-en-haiti-un-coupe-gorge-pour-les-consommateurs-les-entrepreneurs-et-letat